Festival du livre : lecture du conte gagnant
Retrouvez ci-dessous le conte gagnant du prix du concours d'écriture, réalisé dans le cadre du festival du livre.
La gagnante est Isabelle Morhain.
Un marché ingénieux
Il était une fois un Bûcheron et une Bûcheronne, qui avaient sept enfants tous Garçons. L’aîné n’avait que dix ans et le plus jeune n’en avait que sept. On s’étonnera que le Bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps ; mais c’est que sa femme allait vite en besogne, et n’en faisait pas moins que deux à la fois. Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu’aucun d’eux ne pouvait encore gagner sa vie.
Dans les profondeurs de la forêt vivait une femme très âgée que l’on disait sorcière. Elle savait exaucer les vœux, mais la contrepartie qu’elle demandait était toujours excessive. Aussi les villageois et les villageoises réfléchissaient-ils à deux fois avant d’aller la consulter.
Le Bûcheron et sa femme hésitèrent longuement avant de prendre la décision de s’adresser à elle.
- Nous sommes déjà si démunis, dit le mari, qu’elle ne pourra nous demander ce que nous n’avons pas. Je n’ai que mon bois à donner et elle en aura tant qu’elle voudra.
- Je doute qu’elle s’en contente, rétorqua la Bûcheronne. J’ai bien peur qu’elle nous réclame un de nos enfants, on dit qu’elle en fait rôtir un à chaque Noël.
- Balivernes ! Ce sont de bien ridicules commérages ! Et quand bien même… si jamais elle nous demandait de nous défaire d’un de nos fils, il faudrait accepter. Après tout, nous ne sommes pas capables de les nourrir correctement et si elle en prenait un, cela arrangerait nos affaires.
- Tu es bien cruel ! Jamais je ne me séparerais d’un de mes enfants.
La bûcheronne tint bon plusieurs mois mais le début de l’hiver, particulièrement rigoureux cette année-là, eut raison de ses réticences. Un beau matin, elle se vêtit chaudement, saisit un solide bâton et s’achemina vers la demeure de la Sorcière. Secrètement, elle priait pour que la vieille ait pitié d’elle et accepte de l’aider sans dédommagement.
Après un long périple dans la neige glacée, elle arriva devant la petite maison au fond de la clairière et donna trois coups de bâton sur la porte d’entrée. Une vieille femme hirsute, engoncée dans des oripeaux de laine grisâtre lui ouvrit.
La Bûcheronne lui raconta les conditions de vie extrêmement difficiles dans lesquelles vivait sa famille, la faim et le froid qui assaillaient sans relâche ses pauvres enfants souffreteux et implora son aide.
- Tu sais que je demande toujours une contrepartie importante en échange de mes services ?
- Oui, je le sais. Mon mari est bûcheron et il propose de vous fournir du bois jusqu’à la fin de vos jours.
- Du bois ! Depuis l’aube des temps, tout ce qui vit, respire ou pousse dans cette forêt m’appartient. Tu ne peux me donner ce que je possède déjà. Propose-moi un plus grand sacrifice.
- J’ai un châle en fine dentelle qui me vient de ma mère.
La vieille accueillit cette proposition avec un rictus dédaigneux.
- Ce n’est pas ce que tu as de plus précieux.
- Ce que j’ai de plus précieux, ce sont mes sept enfants. Mon mari se débarrasserait volontiers d’un d’entre eux, mais je ne pourrais me résoudre à un tel sacrifice.
La vieille réfléchit longuement, si longuement que la Bûcheronne ne s’attendait plus qu’à essuyer un refus. Enfin, l’aïeule prononça sa décision.
- Je t’aiderai en échange d’un service. Je vais te confier une jeune enfant, une orpheline qui est à ma charge et dont mes vieux os ne me permettent pas de m’occuper correctement. Tu l’accueilleras chez toi comme si elle était ta propre fille. Dans un an, jour pour jour, tu reviendras ici et tu me feras don d’un membre de ta famille. Alors, toi et les tiens ne connaîtrez plus jamais la misère.
Sur le chemin du retour, la Bûcheronne se demandait comment elle ferait face à la fureur de son époux. La petite gambadait, ravie à l’idée d’avoir sept nouveaux compagnons de jeu.
Apprenant le marché conclu avec la Sorcière, le Bûcheron entra dans une colère terrible.
- Ma femme, tu n’es qu’une bonne à rien ! Comment veux-tu que nous prenions en charge un nouvel enfant ? Je refuse de m’en occuper, tu te débrouilleras seule.
Au fond d’elle-même, son épouse était folle de joie d’avoir enfin une fille à la maison. Les garçons lui firent bon accueil : c’était à qui lui donnerait son lit, ses jouets ou son maigre dessert !
Les premiers mois furent rudes. La petite n’était guère vorace, mais il fallait tout de même que chacun se prive un peu plus pour qu’elle mange à sa faim. Seul le Bûcheron refusait obstinément de faire le moindre sacrifice.
Peu à peu, la vie s’organisa. La petite fille et ses frères se donnaient beaucoup de mal pour aider leur mère. Ils s’aventuraient loin dans la forêt pour cueillir les fruits et les racines qui composeraient leur unique repas quotidien.
Au cœur de l’hiver, le jour fatidique finit par arriver. Le marché de la Sorcière tourmentait atrocement la Bûcheronne mais lorsqu’elle en fit part à son mari, celui-ci ironisa :
- Puisque tu considères cette petite pimbêche comme ta propre fille, tu n’as qu’à la livrer à la Sorcière. Ce sera un bon débarras.
Les larmes aux yeux, la Bûcheronne accepta, à une seule condition :
- Il faut que tu m’accompagnes. Seule, je ne suis pas sûre d’avoir le courage d’aller jusqu’au bout.
En grommelant, le mari lui accorda cette faveur. Chaudement vêtus et munis de solides bâtons, ils s’acheminèrent en compagnie de la petite fille vers la maison de la vieille, qui les attendait sur le pas de la porte.
- Vous voilà donc. De quel membre de la famille avez-vous choisi de vous séparer ?
- C’est un rude sacrifice que vous me demandez là, mais je crois que j’ai pris ma décision, répondit la Bûcheronne.
Empoignant alors son lourd bâton, elle en asséna un coup si violent sur la nuque de son mari qu’il tomba face contre terre, évanoui.
- Je vous livre mon bon à rien d’époux. Il est égoïste et sans cœur, je ne veux plus le voir.
Et elle repartit le cœur léger, la petite trottant à ses côtés.
La Sorcière tint parole : la vie de la Bûcheronne et de ses huit enfants fut dès lors douce et sans contrainte. Quant au Bûcheron, plus personne n’entendit jamais parler de lui.
Isabelle Morhain
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