Ce 14 juillet 1944 …

Par un vendredi baigné de soleil, le peuple français descendait dans la rue pour dénoncer l’horreur des régimes hitlérien et vichyste. Claude Bézard, un Choisyen aujourd’hui âgé de 90 ans, se souvient. Il n’avait pas encore dix-sept ans…


«Après l’exode, durant lequel l’hospitalisation de ma mère obligea notre père à laisser l’Assistance publique nous placer dans des familles de la France Libre – (nous n’étions encore que six enfants)-, je n’avais que mon certificat d’études en poche, mais j’ai dû quitter l’école pour m’occuper de mes frères et soeurs. L’été 1944, je travaillais chez Lazare Ponticelli qui avait une entreprise de charpente métallique et de serrurerie. Il était surtout le dernier «Poilu» de la Première Guerre Mondiale disparu en mars 2008 à 110 ans.

«Cessez le travail, manifestez derrière le drapeau tricolore.»
Nous venions de traverser un hiver très rude où tout avait manqué, mais le débarquement des Alliés en Normandie le 6 juin 1944 avait insufflé un brin d’espoir. Pourtant, nous restions rongés par la faim et l’horreur : les cartes d’alimentation étaient données au compte-goutte ; les entreprises licenciaient à tours de bras et il n’y avait plus de travail ; les transports étaient bloqués ; les contrôles des policiers français et des Allemands se multipliaient ; les familles étaient déchiquetées par l’absence des leurs, – morts au front, blessés, internés, prisonniers ou déportés.
Ce 14 juillet 1944 fut le premier jour chômé depuis la déclaration de la guerre, à la demande du Comité National de la Résistance (CNR). Avec mes copains du 173, Route Stratégique à Ivry-sur-Seine (aujourd’hui rue Marcel Hartmann), nous bavardions et chahutions sous le porche de notre HBM (Habitation à bon marché), l’une des premières constructions sociales de France.
Comme les mômes des cités dont on parle aujourd’hui, nous faisions tout en bande. Nous étions parfois vingt-cinq pour aller au cinéma au Splendid ou Le Palace à Ivry. Au début de l’après-midi, mon frère Roger et son ami Jeannot Buissière, tous deux francs-tireurs et partisans (FTP) sont venus nous chercher pour participer au premier rassemblement patriotique destiné à démontrer la combativité populaire face à l’occupant et au gouvernement de Pétain. Roger avait assez de charisme pour convaincre les plus irréductibles. Nous étions une trentaine à les suivre et répondre ainsi à l’appel des résistants. Le rendez-vous était fixé devant les ateliers mécaniques de la SNCF à Vitry. La manifestation a démarré avec en tête les drapeaux tricolores et rouges, alors interdits. Nous chantions l’Internationale et la Marseillaise, chanson que nous avions rejetée avant guerre et que nous avons reprise durant l’Occupation pour ne pas la laisser dans les mains des collaborateurs.

Prélude à l’insurrection nationale du 19 août
Au fil de notre marche, nous récupérions au passage d’autres camarades et le défilé grossissait à vue d’oeil. Nous devions rejoindre la place Rouget de Lisle. Je ne me souviens plus s’il y avait encore sa statue réalisée par Léopold Clément. Toutes les statues en bronze ayant été enlevées dès 1941 sur un décret de Pétain pour être fondues. En tout cas, les Vichystes avaient changé le nom de la place.

Le défilé passa par la place Cavé à Vitry, puis la Voie des Roses et enfin la rue du Docteur Gaston Roux à Choisy-le-Roi. Lorsque nous avons tourné à gauche, rue Émile Zola, devenue la rue de «l’Insurrection Parisienne», un peloton de l’armée allemande a surgi, à l’angle de la rue de Verdun. Ils étaient quinze ou vingt, je ne sais plus. Mitraillettes à l’épaule, les premiers ont mis genou à terre, les autres sont restés debout. Ce jour-là, les Allemands n’ont pas tiré directement dans la foule.
Sinon, cela aurait été un véritable massacre.
Il y a eu une première semonce en l’air et, quelques secondes plus tard, ils ont mitraillé par rafales. J’entends encore le bruit de leurs balles. Tout le monde s’est mis à courir dans une panique générale.
Avec mon frère Roger et son ami Jeannot Buissière, nous avons réussi à nous sauver par la porte ouverte d’une maison. Au moment où nous escaladions un mur, nous avons vu une jeune fille blessée au genou qui courait vers nous. Nous l’avons attendue pour l’aider à fuir avec nous, mais des soldats allemands sont arrivés en trombe et ont déchargé leurs armes. Nous sommes tombés de l’autre côté du mur, et nous avons cavalé à travers les jardins jusqu’à l’avenue Stalingrad, baptisée à l’époque l’avenue de Paris.

95% des déportés juifs, des milliers de résistants et communistes ont été convoyés en bus
Lorsque nous avons commencé à remonter vers Ivry-sur-Seine, nous avons aperçu dans la rue du Docteur Gaston Roux, plusieurs bus de la Société des Transports en Commun de la Région Parisienne (STCRP) que les Allemands avaient réquisitionnés pour leurs terribles ramassages. Ils y poussaient les survivants de ce massacre, des femmes, des hommes et des jeunes…
De retour au 173, Route Stratégique, nous nous sommes comptés. Quatre d’entre nous manquaient à l’appel : Georges Malpart, Pierre Gruss, Hippolyte dont j’ai oublié le nom de famille et mon petit frère Charles, heureusement refugié chez un oncle à Choisy, ce que je n’ai appris que plus tard. Comme il y avait le couvre-feu, nous n’avons pas pu aller les rechercher. Nous nous sommes
cachés durant quelques jours dans la champignonnière Pezzani située dans le sentier des Malicot à Ivry. Nous faisions plus de bruit qu’autre chose. La Libération n’était pas loin, nous sommes sortis de notre cachette pour apprendre le pire.

«Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place» *
Télégraphiste à la Poste de Choisy-le-Roi, Georges Malpart a été déporté à Buchenwald. Une plaque commémorative rappelle sa mémoire dans le hall de l’entrée de la Poste.
Je revois toujours ses parents : ils ne mesuraient pas plus d’1,50 m et étaient toujours ensemble. Georges qui appartenait à une cellule de jeunes communistes avait à peine 16 ans quand il est mort là-bas. Pierre Gruss, qui avait le même âge et que l’on surnommait «Titi», n’habitait pas au 173, mais dans un petit pavillon avec sa soeur et son beau-frère.
Il était toujours avec nous. Déporté dans le même camp que Georges, il en est sorti dans un sale état, s’est marié et a fini par mourir en 1954 des conséquences des tortures subies en déportation. Quant à Hippolyte qui avait tout juste vingt ans lors de son arrestation, il n’est jamais revenu des camps de la mort. On n’a jamais su d’ailleurs dans lequel il avait été emprisonné.
On n’a jamais su non plus combien il y avait eu exactement de morts et de blessés ce 14 juillet.
Le souvenir du 21 février 1944 où vingt-deux résistants du groupe Manouchian («L’Affiche Rouge») furent exécutés par les nazis flottait toujours dans nos esprits. Quatre d’entre eux étaient Ivryens dont mon ami Robert Witchitz.
Un beau garçon qui n’avait peur de rien. Une tête brûlée du 173 qui était notre camarade à tous. Il n’y avait rien à faire, nous avions cette empreinte communiste en nous. Nous n’étions pas des héros, mais personne n’aurait pu nous empêcher de participer à cette Insurrection Parisienne.»

* Le Chant des partisans, paroles de Joseph Kessel et Maurice Druon



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