Témoignage de (non)confinée : AUDREY DUPUIS


AUDREY DUPUIS
Mariée, sans enfant. Infirmière depuis 16 ans.
Actuellement en poste dans une clinique de réadaptation polyvalente gériatrique

 « En fin de troisième semaine, mes collègues tombent au combat les uns après les autres, touchés directement par le Covid (…) ou indirectement par la peur, l’épuisement.  »

Première semaine
Au travail, avant même l’annonce officielle du confinement, nous avions déjà un grand supplément de stress. Nous étions plus vigilants en matière de gestes d’hygiène quotidiens pour éviter la contamination des patients. Les visites sont extrêmement réduites, ce qui est un vecteur d’angoisse pour des personnes se sentant déjà amoindries, encore plus dépendantes de nous.
Il n’y a pas de gros impact sur ma routine : vélo, boulot, dodo.
Je choisis d’aller faire les courses, pour m’aérer, pour sortir pour autre chose que le travail… C’est raté. Il y a moins de gens certes, mais l’inconscience est là : pas de distance de sécurité, des couples ou des familles font leurs courses ensemble. Bref, pas de civisme. Je renonce aux courses et laisse la tâche à mon mari (en télétravail allégé), je ferai l’appoint en rentrant du travail si c’est nécessaire.

Deuxième semaine
Les premiers cas de Covid+ apparaissent à l’un des trois étages de la clinique. Pas le mien. Mais le manque de matériel grandissant, les autres soignants viennent pour nous en prendre. Augmentation du risque, du stress : « n’allez pas dans les autres services au risque de laisser du Covid derrière vous, appelez nous, dites-nous ce qu’il vous faut, on vous le fera parvenir ».
Et puis ça s’étend. En réalité, c’est inévitable tant les vecteurs sont multiples : nous, qui continuons de « vivre », de faire nos trajets, nos courses, de côtoyer d’autres personnes, mais aussi les entrées de nouveaux patients depuis les hôpitaux qu’il faut délester de leur charge de travail.
À la maison ou au travail, c’est la même chose qui tourne dans ma tête. Cela fait déjà plusieurs jours que je fais des cauchemars au sujet de la maladie, des déformations, de la mort. Je dors quelques heures, je me réveille et ne me rendors plus. Je ressors de vieilles boîtes d’anxiolytiques, celles de la dépression passée. Mais ce n’est pas une méthode miraculeuse. Je m’endors juste un peu plus vite.
Puis j’essaie de profiter moi aussi de ces activités de confinement grâce aux réseaux sociaux. Il faut que j’oublie… un peu.

Troisième semaine
90 % des services de la clinique sont touchés, nous préservons tant bien que mal le service « survivant » à l’épidémie, nous faisons sortir au plus vite les patients encore sains pour qu’ils le restent.
La charge de travail augmente considérablement en quelques jours : plus de sorties, c’est plus d’entrées, c’est plus de patients en isolement et toujours moins de matériel. Nous en sommes à un masque pour deux ou trois jours…
La clinique n’est pas non plus équipée pour faire face au nombre de décès dus à ce virus. Alors, sur le parking de livraison, il y a ce camion réfrigéré… Nous sommes dans l’inhumain mais y a-t-il d’autres choix ? Nous sommes en temps de crise. De guerre.
À la maison, je m’étais imaginé un petit planning d’activités confinées, mais je n’y arrive pas. Pas la force, pas la concentration. Pas là…
Mon seul « bol d’air » ce sont mes trajets à vélo. Je respire, j’essaie de profiter du paysage un peu plus désert, mais toujours pas assez en période de confinement. Le changement d’heure permet de profiter du lever et du coucher de soleil. Je me souviens avoir pensé, avant tout ça, que j’en profiterai pour faire des photos, mais je n’ai plus envie de prendre ce temps : je dois aller travailler ou je veux rentrer chez moi.
Certains jours sont plus difficiles que d’autres, mon mari est ma soupape de décompression. Je me demande comment font les soignants qui vivent seuls ou qui sont parent unique. Peut-être ont-ils plus de force que moi… J’espère qu’ils sont aidés.
En fin de troisième semaine, mes collègues tombent au combat les uns après les autres, touchés directement par le Covid – et confinés de force (par l’Agence régionale de santé) pendant quatorze jours même s’ils se sentent aptes à travailler – ou indirectement par la peur, l’épuisement.
Mon rythme change. On m’appelle pendant mes repos : « vous êtes la seule titulaire de votre service encore en poste ». Le choc. On a un peu de renforts extérieurs, mais pas assez. En temps normal, la charge de travail est suffisante, parfois élevée. Là, nous ne sommes pas assez même quand nous sommes au complet.
Chez moi, la seule chose dont j’ai envie c’est de me reposer, d’oublier. Dormir. J’augmente ma dose d’anxiolytique avant d’aller au lit.

Quatrième semaine
C’est maintenant, pendant que je vous écris…
J’ai l’impression de devenir maltraitante, j’en souffre. Je n’ai plus le temps d’être aux petits soins, de créer cette relation de confiance, d’accompagnement parfois complice qui est ce que j’aime le plus dans ce poste que j’ai récemment choisi d’occuper.
Une partie de mes patients est atteinte Covid ou post-Covid, une autre partie est saine : c’est un ballet de changement de tenues, on met l’équipement pour les Covid, on le retire pour les autres, les équipements sont fragiles, se déchirent. On n’en a pas assez pour chaque chambre, il faut les garder, les réutiliser, ils seront même lavés pour être encore réutilisés.
On manque d’affichettes à poser sur les portes pour prévenir quel patient est isolé ou non. Certains personnels entrent sans précaution car on n’a pas eu le temps de les prévenir. Ils prennent des risques pour eux mais aussi pour les autres patients. Alors je cours faire des photocopies, je les scotche au sparadrap sur la moitié des portes du service.
Avec le médecin, on décide de devenir une unité post-Covid : nous accueillerons tous les patients que l’hôpital aura réussi à stabiliser jusqu’à ce qu’ils récupèrent, qu’ils ne soient plus contaminants et puissent retourner à leur vie d’avant.
On enfilera notre équipement une bonne fois pour toute pour la journée. Pourvu que ça arrive vite, nous sommes toutes les deux en train de craquer. Il faut qu’on tienne. On le doit. Vraiment ? On le doit ? Je ne sais plus… Je suis fatiguée.
Cette semaine, quand je fais mes trajets et que je croise autant de monde dans les rues, je hurle intérieurement, j’enrage du manque de prise de conscience des gens, de leur égoïsme. Même mon bol d’air, mon trajet en vélo, devient anxiogène.
Les applaudissements qui me donnaient de la force et du courage au début m’écœurent aujourd’hui. Je ne veux plus les entendre, je monte le son de la télé à 20 heures quand je suis chez moi. Mais pas les infos. Non, les infos j’y ai renoncé depuis déjà deux semaines ; ce que je vis, ce que je vois et que je sais depuis ma place me suffit.
Pourtant j’en parle. Et j’en pleure. Pour évacuer. J’en pleure beaucoup. Tous les jours. Plusieurs fois par jour…

Alors, s’il vous plaît, restez chez vous.
Moi, j’aimerais y être davantage. Mes patients aimeraient ne pas en être partis et y retourner.
Soyez responsables, soyez civiques.

Merci



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